LA GAUCHE ABSOLUE
Ironie (douloureuse) mise à part, reste d’être sérieux et d’analyser, c’est-à-dire de dépasser la polémique simpliste et stérile. En l’occurrence, il s’agit de parfaire l’entreprise déjà engagée dans les quelques articles précédents, à savoir de régler son compte à la « gauche » ou à la « gôôôôche ».
C’est évidemment la gauche telle qu’elle se présente aujourd’hui, telle qu’elle se proclame être la gauche, telle qu’elle se gargarise de son identité de gauche, de son statut de gauche, de sa pureté de gauche, de son exclusivité de gauche – c’est cette gauche qui me pousse à empoigner l’étiquette, ou plutôt l’écriteau, la pancarte, le drapeau, l’enseigne, la bannière, l’étendard, l’oriflamme, le gonfanon, le calicot, et à secouer la chose comme un prunier ou comme un cocotier pour qu’en tombent tous les gadgets dont elle s’enguirlande la frondaison afin de voir ce qu’ils ont dans le mécanisme et dessous les rouages.
Cette gauche, sans même le dire et finalement en ne l’affirmant pas si haut ni si souvent, est établie sur un principe aussi simple qu’exorbitant, et qu’elle transpire de partout, d’abondance et à tous coups : « Nous, et nous seuls, au milieu de ce monde pourri de droite et d’extrême-droite, nous sommes le bien, nous sommes la vertu – nous sommes la vérité. » L’AO se situe aux antipodes de cette gauche puisqu’elle se base quant à elle sur un principe simple, avec un corollaire qui l’est tout autant : « Voilà un point de vue. Quel est le vôtre ? » Ou : « Voilà une façon de voir. Qu’en pensez-vous ? » Alors que cette gauche est un dogme invétéré qui ne souffre pas discussion, l’AO est une conviction argumentée qui appelle le débat. Cette gauche impose un absolu ; l’AO revendique un relatif. Cette gauche s’arroge une position (fort) divine quand l’AO assume une position (très) humaine. L’AO, assumant la précarité à la fois ontologique et intellectuelle de son point de vue, ne peut se reconnaître dans la gauche tout confort qui, se réservant la position divine, détermine et en fait se fabrique un diable (le RN dans le champ politique et le groupe Bolloré dans le champ médiatique) sur le bon dos duquel elle se décharge de ses propres noirceurs et mochetés, s’autorisant ainsi à se réserver et à se réclamer d’une innocence sans failles – la technique, vieille comme le monde c’est-à-dire vieille comme le Religieux – du bouc émissaire (lire et relire René Girard).
Qu’est-ce ainsi qui se profile ?
George Orwell (GO) brocardait la gauche socialiste de son temps parce qu’elle avait « l’œil rivé sur le fait économique » et qu’elle agissait « comme si l’âme chez l’homme n’existait pas ». La gauche d’aujourd’hui n’a peut-être plus l’œil rivé sur l’économique, lequel ne lui est plus que subsidiaire, mais il est sûr qu’elle a remplacé l’âme de l’humain par la moral(in)e de la secte, c’est-à-dire la conscience par la bonne conscience, laquelle bonne conscience n’est jamais que l’envers de la mauvaise, cette mauvaise conscience qu’elle se dissimule à elle-même par ses démonstrations généreuses et son ostentation magnanime. « Nous seuls sommes le bien » est un principe qui pourrait presque prêter à (sou)rire s’il ne comportait un corollaire : « Si vous n’épousez pas intégralement notre ligne, vous êtes (au mieux) un malade ou un égaré, (au pire) un ignare ou un pervers (pour rester poli parce qu’il n’est pas interdit, dans la logique du dérapage savamment incontrôlé, d’aller jusqu’à « ordure » sinon « gros porc » ou « sale pourri »). Il faut ici suivre Alain Finkielkraut (AF) : « Le mal totalitaire découle de la certitude d’appartenir au camp du bien. »
En fait, la gauche est tout entière en proie au Scandale qui est le déni même de l’âme, son pire ennemi. De quoi s’agit-il ? Dans le cadre de l’AO, il ne peut y en avoir qu’un : si le mal peut être assimilé au Désir, c’est dans son objet majeur qu’il faut le saisir. Quel est-il ? Il tient en trois mots : « Moi ! Moi ! Moi ! », et il se résume en un seul : l’individu. Non pas l’Individu, lequel est tout entier voué à l’intérêt général au sein de la République dont il se veut un citoyen mais bien le Comparse qui n’est obsédé que par son intérêt particulier au sein du Système dont il se désire un Dominant ; non pas l’Individu qui ne conçoit que la solidarité dans la logique du Politique, mais l’individu-(petit)dieu qui ne voit que soi dans la logique du Religieux. Encore une fois, soit l’Individu soit le Comparse, autrement soit le citoyen qui enrichit la République de tout l’Être qu’il acquiert au long de son Processus, soit le Comparse qui se conçoit lui-même comme un Système dont il serait le Dominant.
C’est aux Comparses et aux groupes identitaires qui les fédèrent souvent que la gauche apporte son soutien inconditionnel, agressif et monomaniaque. Alors que l’AO n’en appelle qu’à la Volonté, cette gauche ne flatte que le Désir, toujours le Désir, le Désir tout puissant de l’individu ou des minorités. Or la gauche professant, avec cette anthropologie du Désir, un individualisme forcené, il faut se demander s’il ne s’agirait pas là du plus sûr moyen de précipiter le naufrage de la communauté. En effet, où mène l’individualisme ?
Marcel Gauchet (MG), s’il voit dans la sacralisation moderne de l’individu (l’AO parlerait plutôt de sanctification car le Saint n’est pas le Sacré) une chance démocratique, il y détecte également un risque de déviance vers l’individualisme narcissique, lequel peut toujours devenir une sorte de tyrannie, celle de « l’individu hyper-contemporain » ou du groupe dans lequel il réfugie sa rancœur. En effet, soit l’Individu est voué de toute sa Volonté à la Transcendance vraie du « nous » en lui apportant sa Différence, soit l’individu est possédé de tout son Désir par la Transcendance fausse du « Moi/groupe » dont il fait une Distance. Si la Différence est le principe même de l’Autorité, la Distance est celui du Pouvoir. Ce Pouvoir peut s’exprimer de deux façons : se faisant narcissisme, soit ce narcissisme est celui d’un (peudo) Être qui est à lui-même son propre Scandale et le Comparse ne désire rien (sa)voir d’autre que soi ; soit ce narcissisme ne trouve pas son compte dans un Être par trop déficient et, cherchant une image plus valorisante à célébrer, il la trouve dans son pays. Tous deux ont déserté le Politique pour régresser dans le Religieux mais le premier Comparse est d’extrême-gauche et le second d’extrême-droite. Tandis que l’Individu citoyen s’identifie à la République en étant patriote (cf. De Gaulle), le Comparse d’extrême-gauche vomit la République de tout son nombrilisme, et le Comparse d’extrême droite dissimule son néant dans son nationalisme (cf. Hitler). L’Individu chante la Marseillaise, le Comparse d’extrême-gauche crache sur le drapeau, le Comparse d’extrême-droite éructe « Frankreich über alles ! ». Le premier apporte son Être à la Différence France, le deuxième se forge un Être illusoire avec sa Distance-« moi », le troisième comble son déficit d’Être au moyen de la Distance France. Il faut ici faire un sort à part à celui qui s’identifie à sa communauté ou à un groupe dit identitaire : par sa posture anti-République, il est d’extrême gauche ; par l’idolâtrie de son groupe, il est d’extrême-droite. Mais tous les cas, le Comparse, au nom de soi, au nom de son pays ou au nom de son groupe, exerce une véritable tyrannie, impose sa Distance ou son Pouvoir.
Il faut toutefois se demander s’il serait possible de faire droit une seconde aux revendications individuelles ou communautaires ?
Selon MG, les « réformes menées en faveur des minorités » ne changeraient « strictement rien aux structures politiques, économiques et sociales en place ». Et il observe que le passage de la prise en compte légitime de l’individualité dans un cadre démocratique à l’instauration d’un individualisme extrémisé (« l’avènement du monde de l’individu ») sacrifiant le passé et conditionnant l’avenir, constitue une nouveauté absolue des sociétés modernes occidentales, nouveauté jamais rencontrées jusqu’ici dans « l’ensemble des cultures et civilisations répertoriées. » C’est bien ici cette révolution anthropologique qui fait la modernité : pour la première fois depuis les origines, on dénigre le commun pour l’individuel, le Processus pour le Système, le Politique pour le Religieux. Autrement dit, pour la première fois dans l’histoire, les sociétés occidentales tendent à se laisser régir entièrement par le Désir. Il apparaît dans le cadre de l’AO d’abord que c’est une régression anthropologique majeure, et ensuite qu’il est certainement impossible de faire pire. En fait, il semble inévitable de rejoindre GO quand il dit que l’ignorance de ce qu’il appelle « l’âme de l’homme », donc sa conscience ou son Être, « laisse la voie libre au fascisme ». Au vu de quoi il faut constater que la gauche actuelle, par sa défense outragée de l’individu et des minorités, ou par sa politique du Désir, tend furieusement vers le fanatisme et le Totalitarisme, c’est-à-dire vers ce qu’elle prétend combattre le plus urgemment – le fascisme. C’est ainsi que Michel Clouscard parle, en termes que pourrait reprendre l’AO à la lettre, d’un « néo-fascisme reposant sur l’idéologie du désir » Selon Denis Collin (DC) le sociétalisme d’inspiration américaine provoque un basculement des classes populaires vers les solutions autoritaires de l’extrême-droite. En fait, la gauche actuelle permet de définir le fascisme comme, entre autres mais peut-être au premier chef, l’identification au Désir d’un seul (individu ou groupe).
Au total, cette gauche patauge dans le Religieux en prétendant imposer son Même (« En dehors de notre Église, pas de salut !« ), par quoi l’AO, pourtant inscrite à gauche, ne peut que se démarquer d’elle puisqu’elle se meut dans le Politique en s’ouvrant toujours à l’Autre. Face à la gauche stalinienne, à la gauche du clientélisme, des compromissions wokistes et islamo-gauchistes, l’AO se revendique du socialisme de Jaurès et de Péguy, du populisme de Proudhon (« le peuple seul peut sauver la civilisation et faire avancer l’humanité »), ce populisme qui, selon Christopher Lasch, est « la voix authentique de la démocratie » ou un « combat radical pour la liberté et l’égalité mené au nom des vertus populaires ». L’AO se revendique également d’une gauche de ces vertus populaires avant tout de bon sens et de solidarités que GO appelle « common decency », et donc également la gauche de « l’homme qui s’empêche de Camus », c’est-à-dire de l’individu qui sait ne jamais céder au pire de son Désir, pas même au plus anodin d’ailleurs. Bref, face à une gauche qui semble avoir oublié ses origines au profit de ses seuls dévoiements, l’AO prône une gauche du peuple et seulement du peuple : c’est là son populisme, à savoir le contenu philosophique et moral de son enracinement. En ce sens, elle ne peut qu’adhérer au mot de DC en forte résonance avec GO : « Conserver l’espoir d’une société décente : voilà ce qui nous reste ».