EFFACEMENT ET DÉPASSEMENT (1)

L’AO est tendue vers la réalisation de l’Être. « Je suis » est son programme. Mais c’est là bien plus que « J’existe ». Une pierre existe, une plante existe, un animal existe mais jamais ni la pierre, ni la plante ni même l’animal n’atteindront à l’Être, celui-ci étant identifiable à un niveau de conscience. Seul l’humain peut accéder à l’Être parce que seul, dans l’existant, il atteint un niveau de conscience tel qu’il est apte à (se) dire « Je suis », c’est-à-dire à être conscient d’être conscient – ce que Teilhard de Chardin appelle « conscience réflexive ». Et encore est-ce là bien loin d’être suffisant pour toucher à l’Être : c’est tout juste une condition. L’Être en effet doit se concevoir pour l’individu comme un accomplissement de soi-même qui ne peut être atteint qu’au terme, s’il en a un, de ce cheminement que l’AO appelle « Processus » . Dans l’idéal, il s’agit de parvenir à une parfaite transparence de soi-même à soi-même et à la Loi, à toute la Loi, c’est-à-dire à la capacité devenue totalement sereine de dépasser le Désir – ce que l’AO appelle « Ascèse » – et d’accepter voire d’aimer le nécessaire qui est aussi l’inéluctable, à savoir aussi bien la solitude ontologique que la mort : « Je ne peux compter que sur moi » et « Étant vivant, je mourrai un jour ». En la matière, pas de course ni de concours, y compris avec soi-même : seulement la Volonté, reconduite à chaque seconde, d’aller toujours un pas plus loin, toujours un peu plus haut.

« Je suis » donc. Mais pour être capable de se le dire en donnant à la formule toute la profondeur et l’épaisseur ontologique qui seules peuvent conférer à la formule tout son sens, encore faut-il savoir où l’on est, et même l’on en est, autrement dit être totalement conscient de tout le chemin parcouru, de toutes les étapes traversées, de toutes les épreuves surmontées. Cette vision, plus que globale, totale, implique pour ne pas dire impose de garder conscience, pour commencer, de son lieu d’origine – l’Horizontale, la base sur laquelle on a pris appui pour faire son premier pas, le terreau dans lequel on a puisé la sève qui a sans cesse alimenté cet élan dont l’Être est tout entier constitué. Ce terreau est identifiable à la fois à une géographie et à une histoire : il est un « quelque part » qui est en même temps un « à cette époque ». Bref, ce terreau d’origine est une culture ou une civilisation parmi toutes les autres, chacune de ces cultures ou de ces civilisations étant rigoureusement irréductible à toute autre – une Différence, collective en l’occurrence. Si l’individu sort d’un terreau et s’il prend appui sur une terre qu’il partage avec tous ceux de sa communauté, aussi étroite ou étendue que soit celle-ci (foyer, cité, province, nation, continent, planète), l’élan, qui est l’addition toujours en cours des instants dynamiques de la Volonté, est l’affirmation d’une personnalité particulière, rigoureusement irréductible à toute autre – une Différence, individuelle celle fois. Libre à chacun d’aller où l’appelle son aspiration ontologique ou son exigence d’Être, mais on ne voit pas que personne puisse venir de nulle part, qu’il soit possible, pour quiconque, de surgir au monde ex nihilo, sans ascendance ni appartenance : tout individu se reconnaît à – et surtout se reconnaît dans – ne serait-ce qu’une langue. Est-il possible de penser « Je suis » en dehors de la langue même qui sert à le dire ? Est-il possible même de se penser (« Je pense, donc je suis ») et de penser le monde (« Je suis, donc le monde est ») indépendamment de la langue au sein et par le génie de laquelle on est parvenu au niveau de conscience permettant de (se) le formuler ? Or la langue est un phénomène historique, inséparable d’une géographie. Dès lors, pour tout individu humain – pour tout individu de pensée – cette langue est essentielle car consubstantielle à son Être : maternelle elle est une culture, paternelle elle est une patrie. Pierre a beau protester à trois reprises ne pas connaître Jésus : son accent trahit en lui le galiléen, et rien ne pourra jamais faire qu’il ne soit plus ou n’ait jamais été galiléen, même le temps d’un instant de panique. Autrement dit, on ne voit pas que quiconque, aussi urgemment qu’il le désire ou aussi haut même qu’il le proclame, pas plus qu’il ne peut s’y arracher, puisse procéder à l’effacement de sa propre Horizontale. Pour le dire avec Simone Weil (SW), tout humain de même que tout peuple n’existe au monde que par un « enracinement ».

ENRACINEMENT

Pour développer la thèse qui commande l’ensemble de cet article et que sous-tend l’idée d’ « enracinement, je vais m’appuyer sur le livre d’Amaury Giraud (AG).

A priori, rapportée à une créature aussi mobile ou à un nomade aussi infatigable que l’humain (les grandes invasions, les grandes découvertes, la conquête spatiale), l’idée d’enracinement peut paraître paradoxale, contre-intuitive voire antinomique jusqu’à l’aberration. Et pourtant… L’AO, puisqu’elle ne sait que la Loi, puisqu’elle base tout sur l’Horizontale, puisqu’ainsi elle intègre dans son principe premier l’enracinement, comment doit-elle concevoir celui-ci dans son cadre, sous quelles formes peut-elle le voir se manifester et se concrétiser ? Pour cette entité engagée dans l’aventure ontologique qu’est l’individu humain, il ne semble pas qu’il puisse y avoir rien d’autre pour l’enraciner, donc pour lui donner consistance aussi bien charnelle que spirituelle, que ce qui vient avant lui, ce qui le précède et peut-être l’anticipe, le pousse ou le propulse, ce qui le porte aussi bien qu’il le porte, par le canal justement de sa langue, aussi inconscient qu’il puisse en être : l’histoire. Pour SW, « apôtre de l’héritage culturel, parmi tous les besoins de l’âme humaine, il n’y en a pas de plus vital que le passé » (AG). Mais où, comment se saisir de ce passé ? Toujours selon SW, c’est la collectivité seule qui « constitue l’unique organe de conservation pour les trésors spirituels amassés par les morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire duquel les morts puissent parler aux vivants » (AG). C’est là ce qui peut être lu comme une définition de la tradition. Celle-ci, selon Gilbert Keith Chesterton et en pré-écho à SW, est « la démocratie des morts ». Il faut le concevoir clairement : l’individu s’enracine dans ses morts, non seulement celle de ses géniteurs, celle des membres de sa famille ou de sa lignée, mais également celle de tous les individus qui, depuis les origines et au cours des siècles, que ce soit sur le mode obscur ou sur le mode glorieux, ont édifié sa culture, c’est-à-dire enrichi et affiné sa langue, constitué son patrimoine religieux, politique, littéraire, philosophique, artistique et civilisationnel. Le passé n’est constitué dans sa substance que par nos morts, c’est-à-dire par l’accumulation de conscience dont ils sont les agents. C’est pourquoi, du passé, il est impossible de se déprendre puisque lui seul assure la possibilité et fournit l’explication du présent – le présent du monde, le présent de l’homme et le présent de tout individu.

C’est de l’enracinement sous forme de cette fidélité mémorielle, laquelle est en même temps une nécessité ontologique (« Je suis ») et existentielle (« Je veux continuer à être »), que rend compte Régis Debray (RD) quand, insérant l’individu dans son groupe d’origine et définissant ainsi à sa manière l’enracinement, il dit que « les peuples sont majoritairement demeurés attachés à un territoire particulier et à [la] culture qui lui est propre », idée sur laquelle le rejoint Jean-Pierre Chevènement (JPC)  : « Ce sont les nations et les peuples qui sont la vraie permanence de l’histoire ». Par ailleurs, envisageant le phénomène dans sa dimension politique, RD affirme qu’une démocratie s’inscrit toujours dans une filiation. Si la filiation renvoie bien sûr à l’enracinement, la démocratie quant à elle ne peut s’imposer que sous les espèces de cette entité que l’air du temps ne ferait peut-être pas attendre ici : la gauche. Surprenante sans doute, pour la gauche actuelle, cette proposition de l’association, dans le principe démocratique, de l’enracinement et de la gauche. Pourtant, rien que de logique dans le cadre de l’AO : la gauche doit se définir par un régime d’Autorité, en opposition avec la droite attachée pour sa part au régime de Pouvoir – démocratie versus autocratie (dans toutes ses variantes). Bien clairement, alors que la droite opère son enracinement dans le Système, la gauche démocratique ne le conçoit que dans la République. Dès lors, si la langue est une patrie, l’attachement à un territoire et à la culture qui lui est propre porte un nom bien précis : le patriotisme. Or il se trouve que cette notion de patriotisme ne manque jamais aujourd’hui de soulever force soupçons dans le sein de la gauche actuelle, si bien que c’est là un de ses traits qui suffirait à interroger sur sa nature exacte. Mais pour lui répondre sur ce point, il n’est que de convoquer de nouveau RD : il fait remarquer que le patriotisme a d’abord été une conception issue de la gauche, et même que les communards par exemple, figures emblématiques et même iconiques de gauche, étaient fondamentalement patriotes. Dans l’esprit de RD, être républicain, qui plus est républicain de gauche, c’est être nécessairement patriote. En l’espèce, RD apparaît comme un digne héritier de Jean Jaurès (JJ) dont le patriotisme, selon AG, s’écarte du chauvinisme nationaliste, puisqu’en effet le patriotisme est au chauvinisme nationaliste ce que le Politique est au Religieux. Il ne s’agit pas de faire de la Nation une idole devant laquelle tout le monde doit s’agenouiller, c’est-à-dire un objet du Désir ou une Transcendance fausse, mais de l’ériger et de la maintenir en tant que Transcendance vraie qui dresse toutes les Volontés et vers laquelle toutes se tendent et se mettent en marche. Cette Transcendance vraie se trouve parfaitement définie par JJ quand il soutient que « la patrie réunit les individus […] autour d’un principe collectif plus grand qu’eux-mêmes fait de sentimentalité [nostalgique] et d’appartenance à un cadre civilisationnel commun » (AG). Pour l’AO, le patriotisme s’impose comme un idéal, le nationalisme comme une religion : ici le contrat social et les lois en faveur de la liberté, là le Mythe et les Injonctions pour bétonner la soumission. Et JJ de cerner le pire danger que constitue le rejet du patriotisme quand il dit que « partout où il y a des patries, c’est-à-dire des groupes historiques ayant conscience de leur continuité et de leur unité, toute atteinte à la liberté et à l’intégrité de ces patries est un attentat contre la civilisation, une rechute dans la barbarie. » Dès lors, il s’impose qu’enracinement et gauche, sous les espèces du patriotisme, non seulement ne sont pas antinomiques mais se recouvrent au point même de tendre vers la synonymie.

À partir de là, il n’est pas interdit de remonter jusqu’à une autre grande figure de gauche, Péguy, dont « le socialisme se nourrissait de christianisme, de patriotisme et de républicanisme » (AG). Laissant de côté pour l’instant le christianisme, il apparaît possible sinon nécessaire de rapprocher et même d’associer étroitement, sous une gauche qui les subsume, patriotisme et socialisme. Le socialisme, le vrai, (et non celui que George Orwell (GO) dénonçait comme « mondain et bourgeois »), de même que le patriotisme, le vrai (et non pas celui que condamnait SW quand il prenait un caractère « exalté et belliqueux » c’est-à-dire quand il s’arrachait au Politique pour se dévoyer dans le Religieux, ce qui donnera le stalinisme…) – le socialisme patriotique donc est une doctrine tournée avant tout vers le peuple, vers ceux que Paul Ariès (PA) appelle « les gens de peu », gens qui pour beaucoup sont même des gens de rien parce qu’ils manquent de tout, c’est-à-dire du nécessaire, ceux à propos de qui JJ disait que le patriotisme est le seul bien de ceux qui n’ont rien, ceux pour qui la patrie n’est pas un Avoir mais, justement et en quelque sorte au minimum, leur Être, à savoir une part inaliénable d’eux-mêmes, du reste la seule. On ne peut ici que suivre Denis Collin (DC) : « Quand on n’a rien ou presque rien, il ne reste plus comme propriété que le “caractère national”. Je n’ai pas de logement à moi, j’ai du mal à payer mon loyer, mais au moins en France je suis “chez moi”. » Le même DC ajoute que « les petits bourgeois aisés, drogués au “politiquement correct” et au cerveau lessivé par la mondialisation des réseaux et de la high tech ne manqueront pas de dénoncer les “beaufs”, les fascistes, les franchouillards, etc. » mais, pour parler comme les évangiles, « à celui qui a, on prendra même ce qu’il a » en ajoutant cependant qu’à celui-là, on ne prendra pas ce qu’il est, à savoir français, allemand, anglais, italien, etc. »). Or PA observe également que « le socialisme est associé à un enracinement ». C’est donc bien dans le peuple qu’il faut aller chercher ce que Serge Latouche (SL) appelle « une aspiration indéracinable », à savoir « l’aspiration à une identité ». Cette identité apparaît en fait comme l’autre nom de l’enracinement.

Or il se trouve que l’idéologie dominante d’aujourd’hui, et dominante jusqu’à l’agressivité si ce n’est jusqu’à la menace (médiatique d’abord, judiciaire souvent, physique parfois), cette idéologie à laquelle peut être identifiée à peu près totalement l’Union européenne, celle des « Droits de l’Homme et du Citoyen » comme de la CEDH – cette idéologie donc, méconnaissant si ce n’est méprisant le peuple, non pas même ignore, non pas même néglige, non pas même délaisse, mais refuse, mais récuse, mais condamne quand ce n’est pas conspue les racines de l’Europe et partant celles de toutes les Nations européennes, racines judéo-chrétiennes et gréco-latines, c’est-à-dire racines qui se nomment Jérusalem, Athènes et Rome. Cette idéologie, anti-peuple, anti-démocratique car prônée par des “commissaires” non élus, prétend oblitérer cette évidence historique que l’Europe, pendant quinze siècles, a été la Chrétienté, que la Chrétienté a été, pendant un millénaire et demi, à la surface du monde, le nom de cette Différence à l’échelle d’un continent parmi les autres Différences continentales qui étaient, en très gros, l’Islam du Moyen-Orient, l’Hindouisme de l’Orient et le Bouddhisme de l’Extrême-Orient. Il faut même constater que le reniement de la Chrétienté fait l’objet d’une véritable Injonction, Injonction que profèrent les grands prêtres de l’européisme dogmatique et béat, et que reprend en écho, avec la droite libérale et le centre économiste, la gauche actuelle sur un ton qui relève trop souvent d’un véritable terrorisme intellectuel. Tel ou tel se dit « citoyen du monde » ou « citoyen européen », belles formules mais qui ont toutes les chances de n’avoir aucun sens si elles impliquent que les racines historiques, spirituelles, civilisationnelles européennes sont gommées, occultées, reniées, bannies, honnies – effacées.

L’AO, bien qu’étant un Athéisme radical ou justement parce qu’étant cet Athéisme, ne peut pas être sur cette ligne. L’AO en effet, basée sur la Loi, c’est-à-dire qui constate qu’une plante ne peut ni germer ni pousser sans terre, l’AO ne peut concevoir une Verticale sans l’Horizontale qui lui offre socle et suc, que cette Verticale soit un individu ou un peuple. L’AO donc, se voulant une vision globale de l’Être, totalisante (mais certainement pas, justement pas, totalitaire) l’AO ne peut que conserver tous les éléments dont, sauf à n’être qu’une illusion, l’Être se compose, d’abord et pour commencer l’Horizontale, puisque sans elle rien n’est possible ni même pensable. Dès lors, l’AO est un conservatisme.

Conservatisme ?

1 thought on “EFFACEMENT ET DÉPASSEMENT (1)

  1. Rien de plus efficace pour reconnaitre ses racines-que dis-je? ressentir douloureusement dans sa chair le déracinement-que de partir a l’étranger et ressentir le mal du pays qui pèse comme du plomb dans les veines et l’esprit. Malheureusement les dominants, présents comme passés, n’ont de cesse d’effacer notre histoire et « nulle chose n’est compréhensible sans histoire », P.T.D.C. Ils vont même, aujourd’hui jusqu’à remplacer notre langue avec le politiquement correct et l’anglissime. Avec ca la désunion et « l’amour l’agent de synthèse universelle » galvaudé, piétiné par le capitalisme, c’est douloureux d’aimer sa patrie.

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