LA GAUCHE RELIGIEUSE
Il y a cinquante ans, du temps de ma jeunesse, être de gauche était une opinion ; aujourd’hui, alors que j’aborde la vieillesse, être de gauche est devenu une Injonction. Avant, être de gauche relevait d’une sensibilité qui, parmi toutes les autres, disait : « Voilà comment je vois les choses – et vous ? » ; maintenant, être de gauche participe d’une aridité qui, au-dessus de toutes les voix, assène : « Si tu n’es pas de gauche, tu es un crétin ou une ordure – au choix ! » La gauche d’antan était la gauche justement parce que, réclamant et donc préconisant la liberté d’expression, donnait voix à toutes les opinions et faisait droit à toutes les revendications ; la gauche d’aujourd’hui refuse la liberté d’expression à tout ce qui n’est pas elle et ne reconnaît aucune légitimité à la divergence et plus encore à la contestation. La gauche à l’ancienne prônait et pratiquait le débat ; la gauche actuelle promeut et nourrit l’affrontement. La gauche de l’échange s’est vue supplanter par la gauche du conflit. La gauche de la vision et de la proposition a dû céder la place à la gauche du dogme et de l’anathème. La gauche de Jaurès a été évincée par la gauche de Staline.
Comment peut-on qualifier cette gauche dans le cadre de l’AO ?
La gauche d’aujourd’hui prétend définir et confisquer toute morale : « La vérité, c’est nous ; le bien, c’est nous ; la vertu, c’est nous ! » Elle fonctionne même sur un a priori à peine sous-entendu : « Nous, on ne peut pas errer ni faillir puisqu’on est la gauche ! » ou, pour le dire en termes plaisants ainsi que la situation n’y invite guère : « Y’a qu’nous qu’on est beaux ! Y’a qu’nous qu’on est bons ! » De toute évidence, cette gauche, occupant un sommet qu’elle décrète imprenable, institue un Système où elle accapare bien sûr le rôle de Dominant. Pire ou plus précisément, proclamant détenir voire incarner la vérité dernière et donc être rigoureusement infaillible, elle adopte à toutes forces une position résolument divine. C’est ainsi que cette gauche s’arroge le droit, droit qu’elle fait passer pour un devoir – le devoir moral qu’elle brandit comme étant son identité même – de juger, de condamner et même de damner : elle n’examine jamais, elle exécute ; elle n’a cure d’analyser, elle mortifie ; elle a oublié de qualifier, elle crache, elle insulte et elle écrase. Cette gauche n’a plus aucune idée de ce trait qui faisait la gauche même face à toutes les droites, à savoir l’Autorité, ne procédant plus que par tous les moyens du Pouvoir. Bref, cette gauche qui excommunie et anathématise, cette gauche qui méprise et qui conspue, cette gauche qui se targue et qui impose, cette gauche qui ne recule pas de se pincer le nez devant l’adversaire ou de le traiter de porc jusque dans les couloirs de l’Assemblée, cette gauche qui a de toutes les façons et sur tous les modes trahi la gauche – cette gauche s’est retirée du Politique pour ne se mouvoir plus que sur le champ du Religieux.
René Girard pensait que le christianisme a fondé ce qu’il n’aurait jamais dû fonder, à savoir une « culture » – mot par lequel il désignait un Système. De la même façon, il apparaît que la gauche est devenue ce qu’elle n’aurait jamais dû être : le parti du Religieux. Alors que la gauche politique est par définition le parti qui n’a pour boussole que l’intérêt général, la gauche actuelle a opté pour ce qui détermine et informe le Religieux, à savoir le Désir. Le Désir, comme toujours, se reconnaît à ses trois objets : même si l’Avoir ne s’impose peut-être pas au premier chef, Pouvoir et gloire sont au contraire très flagrants respectivement dans l’islamo-gauchisme et le wokisme, puisque la gauche actuelle ne voit aucun inconvénient à approuver les islamistes quand ils font passer leurs Injonctions religieuses avant les lois républicaines et à encourager tout un chacun à se « faire une gloire » d’être ce qu’il est – là où la gauche politique n’a à son programme que le respect, respect des lois et des personnes.
Dans le cadre de l’AO, il faut le constater, aussi amer que soit le constat : le naufrage de la gauche est total.
Naufrage parce que cette gauche – gauche religieuse en ce qu’elle prétend ne jamais se tromper– passe son temps à nous tromper.
Ayant totalement délaissé cette part de la société à laquelle elle s’identifiait jadis, à savoir les classes populaires, elle ne se fait dorénavant le porte-voix que des « minorités » (les racisés, les exclus, etc.). Alors que la gauche politique n’œuvrait qu’à l’égalité et à la justice, à avoir à instituer une relation horizontale entre tous les citoyens appelés en tant que tels à élaborer les lois de la République, la gauche religieuse, dénonçant la relation verticale de Pouvoir de quelques-uns sur le grand nombre, au lieu de neutraliser cette Verticale, se contente de l’inverser en faisant des « opprimés » les « oppresseurs ». Cette gauche religieuse, qui passe tout son temps à dénoncer les situations de domination, au lieu de dissoudre toute domination, fait des anciens Dominés les nouveaux Dominants. Peut-on tromper davantage ?
Contrairement à la gauche politique qui avait pour adversaire les religions puisque celles-ci sont par définition des Systèmes, c’est-à-dire qu’elles n’obéissent qu’à la logique du Pouvoir, cette gauche religieuse n’a que complaisance pour la religion – ou plus exactement, c’est-à-dire plus scandaleusement, a pour ennemi la religion catholique, celle des « blancs », et se fait le flagorneur servile (le pléonasme n’est pas de trop) de la religion islamique. Cette bassesse ne se voit jamais si bien qu’à propos du voile : ce signe d’asservissement des femmes est présenté – bel exemple de Mythe par inversion ! – comme l’expression de leur « liberté ». Peut-on tromper davantage ?
Voilà beau temps que la gauche religieuse n’a pas de mots assez forts ou même assez purulents pour fustiger le « populisme » de cette droite qu’elle extrêmise à outrance. Mais est-ce que son leader, lorsqu’il proclame la « Nouvelle France », lorsqu’il déclare lui « laisser les clés de la maison » ou encore que la vieille France n’est peuplée que de « tout blancs tout moches », est-ce que ce leader ne donne pas à plein dans le populisme — un populisme soigneusement ciblé mais caractérisé ? Là encore, avec l’accusation infamante de « populisme », est-il possible de tromper davantage ?
Cette gauche qui passe son temps à faire honte à tout ce qui n’est pas elle s’impose comme la gauche la plus honteuse du monde, elle qui n’a plus honte de rien.
Pour compléter cet article, je vais recourir à deux citations, avec lesquelles l’AO se trouve en parfait accord.
« Depuis qu’une certaine gauche a divorcé du rationalisme et de l’universalisme, elle ressemble souvent comme deux gouttes d’eau à l’extreme droite. Cette gauche totalitaire croit qu’il suffit d’éructer et d’intimider moralement pour que personne ne se rende compte de rien. » (Gérald Bronner, Déchéance de rationalité, p. 164)
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Entretien accordé par Bernard Cazeneuve au journal Marianne :
MARIANNE : Que vous inspire l’affaire Barbara Butch ?
BERNARD CAZENEUVE. — Être de gauche, c’est risquer tout pour que même ceux qui pensent contre vous puissent parler. Ce fut là une conquête considérable contre l’obscurantisme, contre l’absolutisme, contre toutes les formes de totalitarisme. C’est pourquoi je ne peux pas concevoir qu’on empêche une artiste »e de s’exprimer en raison de ce qu’elle pense, a fortiori de ce qu’elle est. […] LFI n’est donc pas le parti de la liberté, il est celui de l’excommunication de ceux dont la pensée lui déplait et qu’il veut réduire au silence.
M. — Cela vous conforte dans votre refus de toute compromission avec LFI ?
BC. — Dès lors que LFI est dans la pièce, le RN prospère. LFI est une organisation qui heurte frontalement tous les combats de la gauche, dans le temps long de son histoire, par dégagisme ou par outrance.
M. — « Le kantisme a les mains pures mais il n’a pas de mains. » Péguy.
BC. Ce n’est pas moi qui revendique la pureté. Ce sont ceux qui passent leur temps à distribuer des brevets de gauche, en les refusant à ceux qui ont pris le risque, à un moment, de leur déplaire.
M. — Vous renvoyez dos à dos les deux dégagismes ?
BC. — La manière dont ils organisent la confrontation est destinée à les promouvoir l’un et l’autre. Quand LFI théorise l’insurrection dans le cas où le RN viendrait à gagner l’élection, elle crée un climat qui pousse des milliers d’électeurs dans les bras du RN. Lorsque le RN prend es positions xénophobes, il sait que LFI en profitera pour se mobilier au nom de l’antiracisme. Ces deux organisations ont bien compris que leur intérêt était d’organiser la confrontation pour faire disparaitre tout le reste. Si c’était le cas, ce serait une certaine conception de la démocratie et de l’État qu’on verrait disparaître.